La forêt, un personnage ?
La forêt en romantasy est un lieu récurrent. Les personnages à un instant ou un autre de leur quête entrent souvent en contact avec des lieux qui vont leur permettre d’éprouver leur force ou leur faiblesse. Face à ce lieu, ils peuvent adopter soit une attitude d’opposition et lutter, soit une attitude d’acceptation et changer. Nous verrons que les réactions négatives sont plus nombreuses et que la peur et le sentiment de menace qui pèse sur eux sont très fréquents.
1- Dans la romantasy américaine
Les espaces sauvages sont souvent compris comme des entités ennemies. Selon Margaret Atwood, la nature dangereuse est un élément essentiel de l’imaginaire canadien. Son omniprésence découlerait de l’expansion canadienne qui s’est réalisée comme « une guerre contre la nature », le nouvel arrivant ayant pris possession du territoire. La nature semble donc hostile dès le départ et l’homme ne peut que combattre et perdre, ou combattre et gagner. La nature à l’état brut ne peut dès lors qu’être perçue que comme malveillante. C’est elle qui permettra d’éprouver la peur de perdre, et peut-être aussi de se perdre.
2- Dans la littérature européenne
Je ne me réfèrerai ici qu’à deux périodes de l’histoire littéraire : le moyen-âge et le 19ème siècle.
A- Au Moyen-Âge
Au Moyen-âge, la forêt est perçue comme une frontière entre le monde des hommes et celui de la nature sauvage. Elle attire car elle fournit des ressources (bois, nourriture) et elle effraie en raison des dangers qui s’y cachent (brigands, bêtes sauvages). Mais elle est également le résultat d’une superposition d’images: celle du paradis perdu pour les clercs, celle du chant courtois et celle de la forêt sportive où la noblesse s’adonne à la chasse. Il n’est pas étonnant que la forêt ait alors été une image récurrente des légendes populaires et des chansons des poètes.
Pourtant on retrouve peu de description de la forêt dans la poésie médiévale. Elle reste un décor conventionnel propice à la geste du héros, contrairement aux sagas nordiques par exemple. Cela s’explique par la proximité de l’homme et de la nature à cette époque. L’homme fait partie intégrante de son milieu, d’où les images d’homme-loup ou d’homme-arbre populaires en ce temps. Tout au plus la forêt existe de façon symbolique, au même titre que les animaux ou les arbres, comme des moyens de se deviner via l’allégorie le plus souvent. Ainsi on compare les hommes aux arbres. Au printemps les arbres qui reverdissent sont jugés bons alors que ceux qui restent secs et dépouillés sont bons à être brûlés.
L’Homme-arbre, eau forte, Jérome Bosch, seconde moitié du 16ème sièce, Rotterdam,

Au moyen-âge il existe donc une certaine ambiguïté quant à l’évocation de la forêt. Dans les romans arthuriens, elle sera décrite comme verdoyante en compagnie de la dame, comme pure, témoignage de la création divine mais aussi comme sombre et profonde, telle une entité possédant ses propres mystères. Comme le résume Sophie Cassagnes « Forêt terrifiante de Dante qui conduit aux portes de l’Enfer, bosquet serein et idyllique de Guillaume de Lorris à la poursuite de l’amour, la forêt des poètes est un miroir de leurs émotions. »
On voit donc que la romantasy tend à ne garder qu’une des conceptions médiévales de la forêt, celle d’un espace dangereux.
B- La forêt des Romantiques
Je me suis servie de l’introduction d’un ouvrage collectif intitulé La Forêt romantique (préfacé par Vigor Caillet).
La forêt est tout d’abord porteuse d’une tension : celle entre la nature vierge et l’exploitation humaine – tension qui traversera tout le siècle. Rousseau, dans la « Septième promenade » des Rêveries du promeneur solitaire, présente la forêt comme un espace sauvage, sublime, chaotique et protecteur, propice à la rêverie solitaire. Mais Rousseau note immédiatement la présence intrusive de la civilisation (une manufacture de bas).
Mais on retrouve la double nature médiévale de la forêt au XIXe siècle. C’est un espace sauvage et originel. Il y a de nombreuses références au mythe de l’Éden, aux mythes païens, au Moyen Âge revisité, aux contes populaires (→ Brocéliande). On y retrouve alors l’image de la forêt verte (vie, régénération) contre celle de la forêt noire (chaos, terreur, sublime burkien).
La lisière se dote d’une portée symbolique. Elle est la frontière entre culture et nature sauvage. Pénétrer dans la forêt devient également une métaphore du désir, de l’initiation, parfois de l’interdit ou du refoulé (sexuel, psychique) jusqu’à devenir à la fin de siècle, une forêt sexualisée, féminisée, perverse, lieu de désirs inassouvis ou contre-nature (Mendès, Lorrain, Rachilde).
Le voyageur contemplant une mer de nuage, Caspar david Friedrich, 1818, Kunsthalle, Hamburg

Alors que représente la forêt chez les romantiques ?
Chez les romantiques, la forêt est un espace polysémique et paradoxal, à la fois :
- Refuge du moi : lieu d’effusion lyrique, de rêverie, de communion avec la nature, d’abandon au sublime (Rousseau, Chateaubriand).
- Ailleurs originel et sacré : Éden perdu, temple naturel, « forêt de symboles » (Baudelaire), où l’on retrouve une dimension spirituelle niée par la modernité rationaliste.
- Lieu d’initiation et de désir : franchir la lisière = pénétrer dans l’inconnu, affronter ses propres profondeurs (désirs refoulés, angoisses, sexualité).
- Espace ambivalent : protectrice et menaçante, verte (régénération, vie) et noire (chaos, effroi, mort, inconscient).
- Contrepoint à la civilisation : critique de l’exploitation, de l’industrialisation, du tourisme naissant ; nostalgie d’un état sauvage idéalisé, mais conscience de sa disparition.
La forêt n’est pas seulement un décor comme elle pouvait l’être un moyen-âge : elle est un miroir de l’âme, un espace transitionnel entre conscient et inconscient, culture et nature, réel et imaginaire, et le lieu privilégié où s’exprime le malaise existentiel face à la modernité. C’est pourquoi elle devient l’un des topoi les plus puissants et les plus durables du romantisme européen.
3- La forêt, comme actant.
Dans « Terror, Error or Refuge : Forests in Western Literature », Catherine Addison distingue trois conceptions possibles des forêts. Elle identifie d’abord la forêt comme une « place of wandering or error», ce qui en fait un lieu à la fois de danger et de magie, un endroit, où doivent se rendre des personnages en quête d’éclaircissement moral.
En deuxième lieu, l’autrice note que la forêt peut servir de refuge. Elle offre dès lors une une sensation de sécurité et se dote d’une fonction protectrice.
Cependant, c’est surtout la dernière vision d’Addison, soit celle de la forêt de la
terreur primitive qui nous intéresse dans le cadre de la romantasy. Selon ce troisième point, la forêt devient un lieu fondamentalement mystérieux, un espace terrifiant qui menace la civilisation et cache de nombreux dangers dans ses ténèbres. Elle offre au héros ou à l’héroïne de terribles épreuves. La forêt est ainsi associée à l’ombre. Car la terreur découle du fait qu’on se sent constamment observé que ce soit par des bêtes, des hommes ou des monstres tapis dans l’obscurité.
Dans Le discours du roman, Henri Mitterand évoque la possibilité pour l’espace littéraire d’être bien plus
qu’un simple décor. La forêt pourrait-elle alors agir sur la psyché humaine ? Selon lui, l’espace peut être le moteur du récit et ainsi déterminer les relations entre les personnages et même influer sur leurs actions. En passant d’être passif à force agissante, l’espace naturel et sauvage peut se munir de moyens concrets pour terroriser l’humain qui pénètre en son sein. Affronter les bois, devient alors mener une bataille constante pour sa survie.
Conclusion:
La forêt est omniprésente dans les livres de romantasy. C’est un lieu qui éprouve plus qu’il ne protège. Soit le personnage accepte le combat et change, soit le personnage s’oppose et meurt. En tous les cas, la forêt n’est pas neutre. Elle révèle aussi bien les forces que les faiblesses. En ce sens c’est un lieu transitoire, un passage nécessaire à la quête sprirituelle et physique du héros.
Bibliographie:
ADDISON, Catherine, « Terror, Error or Refuge: Forests in Western Literature »,
Alternation journal, vol. 14, n° 2, KwaZulu-Natal, Afrique du Sud, 2008, p. 116-136.
ATWOOD, Margaret, Essai sur la littérature canadienne, trad. d’Hélène FILION, Montréal,
Boréal, 1987.
CAILLET, Vigor. « Introduction ». La forêt romantique, édité par Victor Caillet, Presses Universitaires de Bordeaux, 2013, https://doi.org/10.4000/books.pub.18333.
CASSAGNES Sophie, Images et représentations mentales de la forêt médiévale. In: Interfaces. Image-Texte-Langage 11-12, 1997. Écriture et Paysage. pp. 131-145.
MITTERAND, Henri, Le discours du roman, Paris, Presses Universitaires de France, 1980.


